Le Général Marie-Georges Picquart

À l’automne 1856, le nouveau percepteur de la commune de Geudertheim, Hubert Picquart, né à Strasbourg en 1814 et jusqu’alors percepteur dans la capitale, emménage au manoir dit « Château du haut » (actuel établissements horticoles Schwarz rue du Général de Gaulle), son épouse Mélanie Debenesse née en 1817 et ses 4 enfants, Anne (12 ans), Hubert (11 ans), Paul (7 ans), et le petit Marie Georges, âgé d’à peine un an et demi, né le 6 septembre 1854. Les Picquart demeurèrent à Geudertheim jusqu’à l’automne 1862, aux 8 ans du petit Georges. C’est dans les rues de Geudertheim que le petit Marie Georges apprit à marcher et à parler, le français bien sûr mais aussi l’alsacien, qu’il n’oublia jamais.

 

Le jeune Georges eu une enfance douloureuse. Il perdit son frère Paul en 1862 et son père le 9 décembre 1865 alors qu’il n’avait que 11 ans. De retour sur Strasbourg, Georges entra alors au Lycée Impérial, actuel Lycée Fustel de Coulanges, où il fut un élève plus que brillant. Sa mère musicienne et cantatrice, qui avait été à Paris l’élève d’un compositeur alors connu, lui transmit alors cet amour de la musique, qui se doubla d’une culture littéraire importante.

Mais sa scolarité fut interrompue par la guerre de 1870-1871 avec la Prusse et le siège et le bombardement de Strasbourg, qu’il vécut à l’instar de tous les habitants comme un traumatisme, siège qui dura du 11 août au 27 septembre 1870. Après l’annexion de l’Alsace-Moselle, Georges se tourna vers la carrière militaire.

Admis à l'École Spéciale Militaire de Saint-Cyr en 1872, il en sortit 5e sur 304, puis passa sous-lieutenant au 20e Régiment d’Infanterie en 1874, et entra à l'École d'État-major, d'où il sortit second sur 25 en 1875.

Lieutenant en 1876, il fut stagiaire au 7e cuirassiers (1877) puis au 4e Zouaves (1879). En Algérie de 1879 à 1880, il en revint avec la Médaille coloniale et passa dans l’infanterie, au 6e Bataillon de Chasseurs à Pied et devint la même année capitaine au 126e Régiment d’Infanterie.

Stagiaire à l’État-major de la 34e division (1882-1883), puis à l’État-major du Corps expéditionnaire du Tonkin (1885-1888), il fut alors décoré de la Médaille du Tonkin, de la Légion d’Honneur, de l’Ordre du Cambodge et de l’Ordre du Dragon d’Annam (1888).

À son retour en France, il obtint le grade de commandant, affecté en 1888 au 144e Régiment d’Infanterie, puis au 9e  Régiment d’Infanterie. De 1890 à 1893, il fut professeur de topographie à l'École supérieure de guerre. A la même époque, il fut attaché à l'État-major du général de Galliffet, qui lui conserva toujours une grande estime. Doué de capacités intellectuelles considérables (il parlait couramment l'allemand, l'anglais, l'espagnol et l'italien, et s'était mis à apprendre le russe), bénéficiant de la confiance de ses chefs, il était alors considéré comme l'un des espoirs de l'armée française.

Retourné fin 1893 à l’État-major de l’armée, comme sous-chef de bureau, il participa en octobre-novembre 1894, sans y jouer cependant un rôle de premier plan, à l'enquête sur le capitaine Alfred Dreyfus, accusé de trahison au profit de l’Allemagne, sur la base d’un document unique, anonyme, surnommé « le bordereau ». Le 1er juillet 1895, il succéda au colonel Sandherr, colmarien d’origine, malade, à la tête du Service des renseignements. Le 6 avril 1896, à moins de 42 ans, le commandant Picquart était nommé lieutenant-colonel, ce qui faisait à l’époque de lui le plus jeune de l’armée française dans ce grade.

En reprenant l'enquête de son prédécesseur, il acquit la conviction que le coupable de l’affaire de trahison n’était pas Dreyfus mais le commandant Ferdinand Esterhazy, un officier criblé de dettes et à la morale douteuse. Bien que lui-même non exempt de certains préjugés antisémites, l’honnêteté et la rigueur de Picquart, ainsi que son dévouement inébranlable envers l’armée lui fit défendre la position que ce n’est pas parce que Alfred Dreyfus était juif qu’on devait laisser un innocent payer à la place du vrai coupable.

Picquart s’obstinant et devenant gênant, ses supérieurs l'écartèrent de son poste à partir d'octobre 1896, en lui confiant une mission d'inspection d'une durée indéterminée en France puis en Tunisie, où il fut finalement nommé au 4e Régiment de Tirailleurs Algériens, dans un secteur peu sûr, peut-être dans l’espoir qu’il puisse y laisser la vie.

Son engagement progressif dans la bataille de l'affaire Dreyfus, à partir de l'automne 1897, lui valut une première arrestation le 13 janvier 1898, puis, après sa mise en réforme promulguée le 26 février, un long emprisonnement de onze mois, du 13 juillet 1898 au 9 juin 1899.

L’innocence de Dreyfus étant finalement reconnue, et ce dernier enfin réhabilité le 13 juillet 1906, le même jour, Picquart fut réintégré dans l'armée avec le grade de général de brigade, et très rapidement, le 28 septembre, nommé à celui de général de division, à la tête de la 10e Division d’Infanterie. Le 25 octobre 1906, il devint ministre de la Guerre dans le premier cabinet de Georges Clemenceau, qui dura jusqu’au 20 juillet 1909, ce qui n’est pas loin d’être un record pour l’époque.

Il fut ensuite nommé le 22 février 1910 à la tête du 2e Corps d'Armée basé à Amiens. C’est là qu’il décéda, le 19 janvier 1914, des suites d'une chute de cheval. Il eut droit à des obsèques nationales. D’abord enterré au cimetière du Père Lachaise à Paris, ses cendres furent finalement transférées à Strasbourg le 23 septembre 1919, sa tombe étant depuis 1921 entretenue aux frais de la ville.

Le 20 juin 2006, à l’heure où la France s’apprêtait à célébrer le centenaire de la réhabilitation du capitaine Dreyfus, Michel Knittel, l’historien de Geudertheim et président délégué de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Brumath et Environs, écrivait au maire Erwin Fessmann pour proposer d’honorer la mémoire de Marie-Georges Picquart, qui pour beaucoup est le « véritable héros militaire de l’Affaire Dreyfus », en donnant son nom soit à la salle d’honneur sous la Mairie, soit à la Maison de la Culture, et idéalement à la « Place de la Mairie », qui n’en possédait pas.

Dans sa séance du 6 juillet 2006, sur la proposition de M. Fessmann, le conseil municipal a décidé à l’unanimité de donner le nom de « place du général Marie-Georges Picquart » à la place devant la Mairie. La pose de la plaque eut lieu le 13 juillet au soir, dans le cadre de la traditionnelle célébration de la Fête Nationale, 100 ans jour pour jour après la réhabilitation du lieutenant-colonel Picquart et celle de Dreyfus.

Extrait du discours du président de la République Jacques Chirac du 12 juillet 2006 à l’École Militaire

« (…) Il y a le lieutenant-colonel Picquart : nommé chef des renseignements militaires, il comprend que Dreyfus n'est pas coupable. Officier loyal, il s'en ouvre à ses chefs. « Si vous ne dites rien, personne ne saura » : voilà la réponse qu'il reçoit. On l'écarte de son poste, on l'envoie en mission dangereuse. Il pourrait se taire. Il choisit de parler. Sa carrière, sa vie même ont failli en être brisées. Mais lui aussi aime l'armée. Il croit en elle : il veut qu'elle soit juste. Ses chefs se refusent à comprendre à quel point le déni de justice fait à Dreyfus est préjudiciable aux intérêts de l'armée, aux intérêts de la France. Le lieutenant-colonel Picquart remplit son devoir d'honnête homme : son devoir patriotique »